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Page principale » Archives » April 2007 » Télépathie : Florent Tournus (OZ) répond à Rupert Sheldrake

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22/04/2007: "Télépathie : Florent Tournus (OZ) répond à Rupert Sheldrake"

J'ai récemment soumis un commentaire à la revue « Journal of the Society for Psychical Research » (JSPR) concernant un article de R. Sheldrake relatant une expérience de télépathie par téléphone. (cf article précédent sur zetetique.info). Cet article vient d'être publié dans le numéro d'avril de JSPR (vol 71, n°3 p 887, avril 2007) comme « lettre à l'éditeur » et a donné lieu à une réponse de R. Sheldrake.

Bien que R. Sheldrake reproduise habituellement sur son site les articles concernant ses recherches (avec une rubrique « Dialogues & Controversies », ce qui est tout à son honneur), cet échange au sujet d'une expérience de télépathie, publié dans une revue de parapsychologie, n'apparaît pas pour l'instant. L'OZ fait donc le choix de mettre à disposition la réponse de Sheldrake ici, en espérant que l'éditeur ne nous en tiendra pas rigueur.
Examinons maintenant cette réponse...

1er point :
Sheldrake parle d'expériences antérieures plus nombreuses qui sont censées avoir mis en évidence un effet significatif en faveur de l'hypothèse de la télépathie.
Pourquoi faire cela ? Où est le rapport avec mon article ? Je n'ai fait que critiquer un cas précis : les résultats de cette étude doivent être discutés indépendamment des précédentes ! La stratégie de « défense » de Sheldrake ne m'étonne guerre et c'est malheureusement un argument qui a déjà été utilisé par d'autres pour minimiser ma critique (cf par exemple le blog de Grégory Gutierez où j'avais déjà fait un commentaire). Ainsi, pour écarter la critique sur une expérience, plutôt que de la réfuter en argumentant, on parle des succès d'autres expériences ! Cette "manoeuvre" devrait choquer un lecteur critique. Je sais pertinemment que l'expérience que j'ai discutée est une expérience "mineure", ce qui n'empêche pas de l'examiner sous un oeil critique !

2e point :
De plus, Sheldrake part du principe que l'hypothèse télépathique est vraie, avec un taux de réussite moyen qui devrait même être supérieur à 50% et dit qu'inévitablement, à cause du faible nombre d'essais les résultats sont moins significatifs (« but because of the small sample size, the results were inevitably much less significant statistically »). Là encore il y a un abus : les résultats ne sont pas "moins significatifs", ils ne sont tout simplement pas significatifs, ils sont parfaitement conformes au hasard. Le fait que le nombre d'essais soit limité n'empêche absolument pas de mettre en évidence un effet s'écartant significativement du hasard si effectivement le taux de réussite moyen est d'environ 50% grâce à la télépathie : un résultat strictement supérieur à 6 succès sur 12 aurait été significatif (avec un critère de 5%, habituellement utilisé, que je ne trouve pas assez strict... mais c'est une autre histoire !).

3e point :
Sheldrake donne une explication grossièrement fausse pour justifier le fait qu'il ait écrit que les résultats de l'expérience étaient significatifs alors que la probabilité critique p était d'environ p=0.054, et donc strictement supérieure à 0.05.
Sheldrake nous explique que c'est la convention normale, pratiquée dans toute les branches de la science d'arrondir un nombre compris entre 0.046 et 0.054 à 0.05. C'est tout simplement absurde ! Qui a décrété qu'il ne fallait garder que 2 chiffres après la virgule ? Tant qu'il y est, Sheldrake aurait pu arrondir à p=0 en disant que l'usage est d'arrondir les nombres inférieurs à 0.5 à 0. Ou encore, on aurait pu arrondir à p=0.1 puisque 0.054 est plus proche de 0.1 que de 0.0. Tout cela n'a pas de sens et je suis étonné que quelqu'un comme Sheldrake, qui est censé maîtriser les concepts mathématiques de base, puisse écrire une telle chose. Puisqu'il serait arbitraire d'arrondir la probabilité à une certaine décimale, le principe du test statistique est de fixer une frontière précise : si p est inférieur à 0.05, le résultat est significatif au seuil de 5%, et si p est supérieur à 0.05, le résultat n'est pas significatif ! Il n'y a pas d'arrondi qui tienne, et il n'y a aucune ambiguïté. Il est étonnant de constater que Sheldrake ne pratique pas de la sorte (ou alors, serait-il de mauvaise foi ?)?

4e point :
Sheldrake utilise encore la formulation abusive « the significance drops » à propos des deux expériences qui ne doivent pas être prises en compte puisqu'elles n'ont pas respecté le protocole. Le résultat ne devient pas moins significatif, puisqu'à la base il n'était pas significatif ! Étrangement, Sheldrake essaye là de dire qu'il serait légitime de comptabiliser ces essais, alors que c'est lui même qui, dans l'article original, a écrit qu'il fallait écarter ces deux essais non conformes... Quel manque de rigueur (remarquons que ce n'est pas du tout un point crucial puisque ça ne change rien à la conclusion de l'expérience : dans les deux cas les résultats sont parfaitement conformes au hasard) !

5e point :
Dans mon commentaire, je ne faisais que citer la remarque de Sheldrake disant qu'il était toujours possible de tricher... Je ne faisais que dire qu'il aurait été préférable d'avoir un protocole expérimental plus strict. La réponse de Sheldrake, sur ce point finalement mineur (ce n'est pas du tout la principale remarque de mon article) est de tourner cela en ridicule, en disant que des sceptiques extrêmes pourront toujours utiliser l'argument de la triche... (Ceci dit, ça n'est pas complètement faux, et il est quasiment impossible d'éviter toute possibilité de triche). Dans le cas de l'expérience discutée, il était pourtant facile de rendre le protocole plus strict.
Par ailleurs Sheldrake nous dit qu'il ne pense pas que les soeurs Nolan aient triché. Mais qui a prétendu le contraire ? Je n'ai jamais dit qu'elles avaient triché, de toute façon leur score est conforme au hasard ! Sheldrake répond là complètement à-côté.

6e point :
Dans le dernier paragraphe, Sheldrake donne la même conclusion abusive que dans l'article original que j'ai critiqué en argumentant (arguments aucunement réfutés par Sheldrake) : il écrit que cette expérience est en faveur de l'hypothèse d'une communication télépathique (« support the hypothesis of telepathic communication »). Ainsi, Sheldrake en arrive à prétendre que des résultats parfaitement conformes au hasard sont en faveur de l'hypothèse télépathique ! C'est énorme ! Je m'interroge alors : quels résultats aurait-il fallu obtenir pour que Sheldrake conclue qu'ils n'étaient pas en faveur de l'hypothèse télépathique ? Enfin, Sheldrake se défend d'avoir fait des affirmations abusives (alors que l'on vient de voir qu'il recommence dans sa réponse !). Je rappelle que Sheldrake a parlé de « résultat positif » (« positive result ») en concluant que l'expérience était en faveur de l'hypothèse d'une communication télépathique, en se basant sur des résultat conformes au hasard ! Je laisse au lecteur le soin de juger si ce genre d'affirmation est abusive ou non et si, comme l'affirme Sheldrake, les auteurs n'ont pas ainsi orienté l'avis des lecteurs...

En fait, Sheldrake ne répond pas à mes objections. De toute façon, il n'y a pas grand chose à répondre. Ce qu'il faut retenir de cette expérience c'est que les résultats sont simplement conformes au hasard ! Je suis simplement déçu par l'attitude de Sheldrake. J'ai fait l'« effort » de publier dans une revue de parapsychologie et je crains que ça n'ait pas servi à grand chose... Certains s'accrochent tellement à leurs certitudes qu'ils en viennent à ne plus respecter la démarche scientifique et des règles mathématiques de base ! Une chose est sûre pourtant : plus que jamais il faut que je trouve le temps de critiquer les précédents travaux de Sheldrake sur la télépathie. D'ailleurs, si la critique pouvait venir du "camp" des parapsychologues, ça serait une bonne chose...


-- Florent Tournus.


Réponses: 3 Commentaires



le Sunday, April 22nd, Floky a dit

Bonjour Florent Tournus,

je suis majoritairement d'accord avec vos critiques de l'article de Sheldrake sur la télépathie par téléphonne. Les résultats peuvent être expliqués par le hasard.
Néanmoins je voudrais discuter le point 3, sur la décimale à laquelle arrondir. Il existe une méthode qui permet de la connaître, et il se peut que Sheldrake ai fait le bon choix.
Supposons que l'incertitude sur la probabilité soit de 0.014, alors il est légitime d'arrondir 0.054 à 0.05 et de noter P+/-deltaP=0.05+/-0.01 et pas P+/-deltaP=0.054+/-0.014.



le Sunday, April 22nd, Florent Tournus a dit

Bonjour Floky,

Si la probabilité critique p était une grandeur physique, effectivement il était légitime d'arrondir à une certaine décimale (en lien avec l'incertitude sur la grandeur). Or p est une grandeur mathématique, parfaitement définie et dont la détermination se fait sans incertitude. Il n'y a donc pas lieu d'arrondir, si ce n'est pour écrire la valeur de p dans un texte...



le Monday, April 23rd, Louis Bélanger a dit

Bonjour Florent,

J'ai suivi avec intérêt votre «aventure» avec Rupert Sheldrake et je me permets mon grain de sel avant de m'absenter pour quelques semaines.

Je tiens d'abord à vous remercier et à vous féliciter pour votre contribution critique dans le JSPR. En faisant cela, je vous encourage à persévérer, même si la gratification n'est pas toujours évidente...

J'aimerais reprendre très brièvement les six points que vous venez d'évoquer à l'adresse http://www.zetetique.info/archives/00000077.html avec la réserve que je n'ai pas votre compétence en statistiques. Je fais appel à votre indulgence, car mes commentaires portent moins sur l'établissement des données statistiques que sur l'usage interprétatif que l'on en fait.

1er point : «Sheldrake parle d'expériences antérieures plus nombreuses qui sont censées avoir mis en évidence un effet significatif en faveur de l'hypothèse de la télépathie.» Je partage votre point de vue : une expérience doit être prise pour ce qu'elle est. La justification par la «mise en contexte plus large» ne tient pas la route.

Les points 2, 3 et 4 : le fameux critère de .05. Comme vous, je ne le trouve pas assez strict --- d'autres parapsychologues abondent en ce sens --- mais c'est une autre histoire, dites-vous avec raison ! Si je comprends bien une partie de votre argumentation, «p est une grandeur mathématique, parfaitement définie et dont la détermination se fait sans incertitude.»

Mais il se trouve qu'on lui a accordé une signification qui, elle, est arbitraire. Ce qui a fait dire à Rosnell et Rosenthal qu'«assurément, Dieu aime presque autant le .06 que le .05»... --- "...surely, God loves the .06 nearly as much as the .05." [Rosnell, R. L., and R. Rosenthal, 1989: Statistical procedures and the justification of knowledge and psychological science. American Psychologist, 44, 1276–1284] J'ai donc tendance à accorder moins d'importance à ce point précis, mais j'aurais préféré que Sheldrake s'en tînt à une quantification plus rigoureuse, n'eût été que pour se prémunir contre votre critique qu'il a éludée avec sa justification boîteuse.

En cela, je partage la recommandation de la statisticienne Jessica Utts qui l'a exprimée lors d'un atelier important sur la parapsychologie expérimentale tenu le 30 septembre 1988 par le Bureau d'évaluation de la technologie du Congrès des États-Unis (Office of Technology Assessment = OTA) dont le rapport a été publié le 22 février 1989. Cet atelier réunissait parapsychologues, zététiciens et sceptiques : James Alcock, Daryl Bem, Charles Honorton, Ray Hyman, Robert Jahn, John Palmer, Theodore Rockwell, Marcello Truzzi, Jessica Utts. Je traduis le passage pertinent : «La statisticienne Jessica Utts a recommandé aux parapsychologues de cesser de fixer leur attention sur l'arbitraire et «sacro-saint» p<.05 et de se concentrer plutôt sur des mesures plus significatives telles que l'évaluation de l'ampleur de l'effet observé, la recherche de la cohérence et l'examen des tendances parmi plusieurs études. [...] Cette recommandation reçut l'approbation générale.» ("The statistician recommended that parapsychologists stop focusing on the arbitrary, 'sacro-sanct' p<.05 and begin focusing, instead, on more meaningful measures such as estimating the magnitude of the observed effect, looking for consistency, and studying patterns across many studies. [...] This recommendation met with general agreement." p. 13 du rapport original que m'a expédié l'OTA en 1991, dont je pourrai numériser les 23 pages à mon retour, sur demande.)

5e point : sur la tricherie. Sheldrake admet des failles possibles eu égard au contrôle de la manipulation (tricherie de la part des sujets pour faire plaisir à l'expérimentateur) ou de la fraude (mise en scène de mauvaise foi préméditée par les sujets). Je partage vos réserves en ajoutant ceci. Il est possible d'éviter toute possibilité de perception sensorielle et de triche de la part des sujets, comme il est de pratique courante selon le protocole du ganzfeld, avec les pièces et le matériel adéquats. Quant à la fraude commise par des expérimentateurs, elle est plus difficile à déceler «à l'interne» --- des collègues de Lévy y sont toutefois parvenus dans le laboratoire de Rhine et Susan Blackmore avec un de ses pairs --- et elle ne peut être «contournée» que par la réplication par d'autres expérimentateurs, comme on le fait dans d'autres disciplines scientifiques, sans recourir à la conspiration de chercheurs indélicats.

6e point : le «jugement péremptoire» = la télépathie, selon Sheldrake. Je suis aussi, sinon plus sévère que vous. Je m'abstiendrais de parler de «télépathie», même si p<.0000001. Je dirais plutôt «anomalie», puisqu'il s'agirait rigoureusement d'une anomalie --- une exception, une irrégularité, compte tenu de l'attente due au hasard --- qui demanderait une explication. Mais si, de l'aveu même de l'expérimentateur-interprète, dans sa discussion des résultats, toute précaution n'a pas été prise pour se prémunir de la manipulation ou de la fraude de la part des sujets, alors qu'il décrit précisément la manière dont elle aurait pu être exécutée, l'explication la plus économique de l'anomalie relève du «normal» et non du «paranormal».

Ainsi, l'anomalie est réduite à sa plus simple expression, comme la rigueur et la prudence de l'expérimentateur. Le constat effectué, la «mission» du zététicien est accomplie et tout jugement d'intention est superflu. De là à trouver «le temps de critiquer les précédents travaux de Sheldrake sur la télépathie», il n'y a qu'un pas que vous semblez vouloir franchir avec ardeur. Je vous y encourage, «car» je viens du «camp» des parapsychologues --- et ce ne sera pas la première faille que j'aurai supputée lors de l'examen rigoureux des dispositifs expérimentaux et de ce qu'en disent les auteurs dans la discussion de leurs résultats...

Avec mes salutations cordiales.

Louis Bélanger

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