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Page principale » Archives » February 2009 » Peut-on critiquer Françoise Dolto ?

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04/02/2009: "Peut-on critiquer Françoise Dolto ?"

À l’occasion du centenaire de sa naissance, la célèbre psychanalyste Françoise Dolto a suscité un intérêt médiatique important l’année dernière. Ainsi, de nombreuses rétrospectives de son travail, des articles de presse, émissions de radio, expos et colloques ont été organisés en 2008 sur ce thème. C’est aussi le prétexte, 20 ans après sa mort, de faire le point sur son apport dans le champ de la psychologie.

Hautement estimée et considérée comme la « mère » de la compréhension moderne du développement de l’enfant, elle jouit toujours d’une aura à la mesure de l’admiration d’une génération entière de parents et de professionnels de la petite enfance.

Découverte par le grand public dans les années 70, elle a participé à considérer un peu plusla place singulière de l’enfant et évoquer les méandres de son éducation. Elle est devenue très célèbre en 1967 avec les séries d’émissions Docteur X sur Europe1, puis Lorsque l’enfant paraît sur France Inter en 1976. Elle publiera ensuite de nombreux ouvrages destinés au grand public, qui font encore référence comme La cause des adolescents en 1988 et La difficulté de vivre en 1995.

Une attaque ad hominem
Il semble pourtant que le traitement médiatique des théories de Françoise Dolto soit quelque peu enjolivé, tout comme l’autorité indiscutable qu’on leur confère encore dans le domaine du développement de l’enfant. Ceci au point de ne laisser aucune place à une éventuelle approche critique de ces théories. Il est très difficile d’aborder avec quelques doutes la valeur objective des théories de Françoise Dolto sur la prime enfance sans affronter un œil accusateur, prêt à attaquer en diffamation pour protéger l’icône.

De la même façon que Jean-Louis Racca propose de savoir s’il est possible de critiquer la psychanalyse (voir son article Peut-on critiquer la psychanalyse ?), la question se pose également ici avec plus de provocation : peut-on critiquer Françoise Dolto ?

Évidemment la zététique met d’emblée en garde sur les biais de l’attaque ad hominem [1]. C’est donc bien sur les théories qu’elle a élaborées et médiatisées, et non sur elle-même, que porte le débat. Ce n’est donc pas de l’anti-Dolto mais bien une démarche d’inventaire. Il faut pour cela, au préalable, accepter d’abandonner l’argument d’autorité dont elle bénéficie indiscutablement, pour se centrer sur ses affirmations et leurs valeurs aujourd’hui. C’est ce que propose Didier Pleux docteur en psychologie du développement et psychologue clinicien, dans son livre Génération Dolto (2008, Odile Jacob) [2].

Le contexte est important
Didier Pleux évoque d’abord le contexte d’élaboration des théories de Françoise Dolto : une société des années 50-60, emprunte d’un autoritarisme considérable, et pour qui majoritairement l'enfant en bas âge « est considéré principalement comme un tube digestif ». Le travail de Françoise Dolto va donc avoir une portée très importante dans ce contexte. De la même façon dont le freudisme en son temps va permettre de réduire la culpabilité liée au plaisir sexuel [3], parler de l’enfant et de sa personnalité propre va progressivement ouvrir l’idée de le respecter dans sa singularité, de l’écouter, de lui parler et de tenter de le comprendre pour faciliter son développement. « Oui, Françoise Dolto a bouleversé notre regard sur l’enfance. Oui, elle a marqué par sa profonde humanité les convictions éducatives de ses contemporains. Oui, elle est l’une des pionnières qui a permis la reconnaissance du potentiel de chaque enfant qui devait jusqu’alors obéir et attendre l’âge adulte pour exister réellement. […] Mais il faut replacer cette pensée dans le contexte de son époque » écrit Jacques Trémintin [4]. Son travail a fait découvrir l’intérêt de chercher à comprendre l’enfant plutôt que de s’arrêter littéralement aux manifestations de colère, d’opposition, de crise ou de blocage qu’il peut avoir.

Un paradoxe
Cette pensée comporte paradoxalement, quand on la précise, des injonctions extrêmes, incohérentes et surtout culpabilisantes pour les parents. Ainsi, Françoise Dolto dira [4] : « À leur égard, ils n’ont que des devoirs, alors que leurs enfants n’ont vis-à-vis d’eux que des droits, jusqu'à leur majorité. » Pour elle, « les enfants savent tout inconsciemment » et leurs comportements sont les symptômes d’une demande inconsciente à interpréter pour pouvoir l’assouvir. Sur fond d’interprétation psychanalytique marquée incontestablement par sa collaboration avec Lacan, elle propose de voir chez l’enfant : les pleurs nocturnes comme son intérêt pour la différence des sexes ; une angine comme une angoisse d’abandon ; une otite pour refuser d’entendre, etc. Françoise Dolto expliquera par exemple comment une difficulté d’apprentissage de la lecture figure le complexe d’Œdipe, « lire » représentant symboliquement le « lit » parental.

Jamais l’évolution des conceptions de psychologie cognitive ne seront prises en compte dans son travail, comme la frustration ordinaire d’un enfant cherchant à se satisfaire, sans encore de capacité de renoncer à l’immédiateté. Chaque fait est analysé et révèle la manifestation inconsciente de l’enfant. Pire, cette conception un peu simpliste étant très séduisante - car elle semble pouvoir s’observer facilement sur l’enfant et donc est validée subjectivement - et facilement assimilable - ses ouvrages de vulgarisation sont très abordables – elle éclipsera pendant de nombreuses année et peut-être encore maintenant les recherches scientifiques sur le développement de l’enfant [5]. Ses théories vont donc prendre une place dans le champ de la psychologie, place qu’il est encore difficile aujourd’hui de libérer.

Il semble aujourd’hui que la lecture des théories de Françoise Dolto puisse être exagérée voire pousser à l’extrême : attention au faux dilemme [6]! La volonté de ne pas instaurer un modèle éducatif rigide et autoritaire peut tendre à encourager l’émergence d’un enfant-roi où l’autonomie serait innée et non construite progressivement à travers une maturité guidée par l’adulte comme par ses paires.


Nicolas Gaillard
Observatoire zététique

Notes :
[1] L'attaque ad hominem : littéralement « vis à vis de l'homme » [...], cette erreur de raisonnement (voire cette manipulation) tend à réorienter une réflexion sur une idée vers une réflexion sur la personne qui émet cette idée. Le but d'une attaque ad hominem est de critiquer la personne qui affirme quelque chose dans l'espoir que cela constituera une critique de l'affirmation. Affirmer que quelqu'un est athée, communiste, pédophile ou néo-nazi n'est en aucun cas suffisant pour réfuter les déclarations de cette personne.
[2] voir l’interview de Didier Pleux en vidéo.
[3] C. Meyer (sous la direction de), Le Livre noir de la psychanalyse, Paris, Les Arènes, 2005. p 77.
[4] Jacques Trémintin, Lien social, n°904, novembre 2008, p 30.
[5] Voir par exemple de Jérôme Kagan Des idées reçues en psychologie (Paris, Odile Jacob, 2000).
[6] Le faux dilemme est un sophisme qui consiste à ne présenter que deux uniques possibilités à une situation. Ce raisonnement est fallacieux car il amène à ne choisir que l’une ou l’autre, sans alternative et en excluant d'autres possibilités éventuelles.